Dimensions 39 x 34 cm
Profondeur 41 cm
Poids 17 kg
La sculpture Obsession est une représentation du trait obsessionnel
que l’on retrouve très souvent chez les passionnés.
C’est une œuvre esthétiquement plus ludique que les autres, le sujet étant plus léger et personnel.
J’ai en effet depuis l’enfance une forme de trouble obsessionnel lorsque je planche sur un sujet spécifique,
oubliant le reste de mes besoins basiques ( boire, manger, dormir etc )
Le repos n’est pas envisageable pour le cerveau, rentré alors dans un tunnel psychique duquel il ne sortira qu’à l’issue complète de l’exercice, s’agirait-il d’une sculpture, d’un roman en écriture ou toute autre création. C’est une sensation d’être en autopilote : la capacité d’hyperfocalisation de nos capacités cognitives a pris les rênes et le total complet de la trajectoire.
On en oublie la position physique que l’on tient, la tension des épaules, la courbure de l’échine, les heures qui s’écoulent, le lieu où l’on est. La sensation de l’espace-temps ordinairement conceptualisé par notre cerveau n’est plus régie par les règles habituelles. C’est une célérité très différente, une vision rétrécie dans une longue portée où les contours moins essentiels pour notre tâche se fondent à mesure que la vitesse augmente, passant dans un plan hautement secondaire.
Paradoxalement, à l’apogée de ce trouble, condensée dans cet entonnoir pro-actif, notre concentration semble ralentir le temps jusqu’à l’immobiliser. Il y a là, dans ces infimes secondes les plus décisives, lorsque les dernières cartes se posent délicatement au sommet du château, une tension telle qu’un état de grâce nous envahit, suspendant nos mouvements dans une réalité altérée, figée, retenant son souffle. Plus rien d’autre autour ne saurait alors exister, à commencer par notre propre sensation du « Je ».
Nous ne sommes plus qu’un seul grand œil vigilant,
parachevant son ouvrage avec sévérité, intransigeance et âpreté.
Vient alors la délivrance par l’objectif enfin atteint en les termes exacts souhaités, dans son écrin le plus optimal, le plus ambitieux de nos capacités. On réalise tout à coup, au sortir de cette hypnose étrange la souffrance accumulée par le corps et le système nerveux, maintenu sur la longueur avec constriction au bord de la brèche sans autre issue que l’extrémité de ce long et vampirisant tunnel.
Puis finalement, en même temps que la sensation d'épuisement, la satisfaction apparait. Le sommeil est enfin possible, tout comme l’oisiveté et la divagation. Le navire retrouve ses voiles amples dans un vent agréable, les poulies tendues ont enfin cédées, la mince et puissante ouverture de ce Mistral rare et tempétueux s’est évanouie.
D’une nature passionnée pour toutes choses, ma concentration est quotidiennement sujette à ces voyages obsessionnels.
J’ai voulu traiter de ce mode particulier du cerveau, partagé par d’autres humains dans mon cas, à travers un homonculus de mon imaginaire. Je vois le trouble obsessionnel comme cette créature qui prendrait tout à coup le contrôle de notre esprit.
Elle possède deux grands yeux globuleux absurdement cernés, rivés sur un petit monticule d’aiguilles. Chacune d'entre elles représentent la finalité possible de l’objectif à atteindre, hissée à une altitude différente, issue d’une exigence variable. Obsession, de son nom, pourrait s’arrêter aux premières aiguilles d’une hauteur satisfaisante mais s’échinera à atteindre la plus élevée d’entre elles.
C’est une façon d’expliquer que pour les personnes perfectionnistes, bien qu’il soit souvent conseillé par le regard extérieur de s’arrêter là, que c’est déjà “ très bien “ et que personne ne verrait la différence, le problème réside en ce que notre œil, lui, voit. Le dérangement restera permanent tant qu’une issue plus travaillée lui sera observable.
Cet œil de toutes les exigences c’est le troisième,
plus petit, situé sur le front de la créature.
Plissé, concentré, il maintient les deux autres yeux cernés grand ouverts en dépit de la fatigue du corps, pour éclairer la zone de travail. Une lumière blanche aveuglante sort donc de ces deux orbites gigantesques, réduites de force en loupes d’orfèvre tandis que le petit œil calculateur poursuivra sa quête projetant son laser rouge, pointé et précis, vers l’aiguille ardemment désirée.
C'est le seul et unique décisionnaire,
chef d'orchestre de cette marche aveugle,
impérieuse et intimidante.
La créature est donc réduite à une seule tête pensante pourvue de trois yeux, sans bouche ni oreilles, rendue sourde et muette aux artifices extérieurs. Elle possède deux pattes semblables à des griffes d’aigles qui se saisissent avec méticulosité, agilité et hargne des sujets et outils disponibles.
L’hyper concentration est ici facilement imagée avec la précision chirurgicale d’une opération de tous les risques, une fine aiguille tentant de se connecter par son extrémité à celle d’une autre, dans une parfaite maitrise aérienne et contrôlée.
Son nez, enfin, est inexistant, marquant le fait étrange d’une apnée involontaire durant les phases les plus critiques de ma concentration tout comme la réduction singulière du battement des cils provoquant dans ces mêmes secondes tendues un regard exorbité.
Cette étrangeté du cerveau humain parfois risible m’a donc donné l’envie de sculpter une créature aux allures un peu comiques, ridicules. D’où cette colorimétrie choisie, enfantine, qui devient violacée en son centre à mesure que la concentration de la créature augmente.
L’autre partie indissociable d’Obsession, c’est cette protubérance arquée au sommet de son crâne, suspendant une ampoule. Sitôt illuminée par une nouvelle idée, elle devient la carotte de l’âne aveugle que demeure cette créature. Dans la poursuite d’une satisfaction fatalement toujours temporaire, jusqu’à la prochaine idée, le nouveau projet, la suivante vision qui imposera la direction.
La processus créatif même d’Obsession a été pensé comme une façon d’illustrer cette ténacité obsessionnelle : en effet, l’eau de l’argile s’évaporant au séchage, un retrait de la matière est à attendre.
Il a donc fallu que je calcule avec beaucoup de précision comment orienter les ouvertures des faisceaux lumineux qui traversent la sculpture sur une dizaine de centimètres pour arriver à l’extrémité des trois pupilles, l’’argile pouvant se rétracter de façon hétérogène tout le long de ces cavités. Un clin d'œil supplémentaire à cette notion de tunnel au bout duquel on souhaite arriver.
Si mon calcul avait été mal exécuté, les faisceaux auraient été décalés de quelques millimètres et n’auraient pu atteindre leur cible.
L’ampoule quant à elle a demandé la mise en place d’un fil de fer à l’intérieur de cette fine arche afin de rendre magnétique son maintien.
Les piles peuvent être ainsi changées facilement. La taille de cette arche fût donc complexe pour la rendre si mince tout en évitant les défauts de l’argile abritant un corps étranger.
Enfin, la symbolique des aiguilles était importante pour moi, représentant cette notion de douce et ténue souffrance le long de ce tunnel.
J’ai toujours imagé depuis longtemps le perfectionnisme et l’obsession à l’image d’une fine tige d’acier inflexible, élancée, sans impuretés, à l’extrémité parfaite et tranchante, atteignant son acmé la plus affûtée possible.
La sensation de satisfaction et de profonde paix intérieure qui en ressort n’en est alors que plus grande. Comme une démangeaison des plus vives qui enfin serait contentée, nous laissant tranquilles et sereins.
En somme, j’ai voulu avec la sculpture Obsession,
tourner en dérision ce trait cognitif parfois envahissant
bien que très utile et ainsi rire de ses effets embarrassants.
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